
Cent dix degrés. C'est l'inclinaison de dossier que recommandent la plupart des guides d'ergonomie de conduite pour un long trajet en voiture, et je m'y suis tenu pendant des années, persuadé que le bon angle suffirait à calmer mon mal de dos. Sur l'A10, entre Orléans et Tours, ce chiffre n'a pourtant pas tenu ses promesses : après à peine une heure de route, cette brûlure familière est remontée dans le bas du dos, la même que je traîne depuis des années de douleurs chroniques.
Ce jour-là, le trafic s'étirait sans fin, le ciel était bas, et mon corps réclamait un mouvement que l'habitacle ne pouvait pas lui offrir. À la mairie, je peux me lever pour aller chercher un dossier n'importe quand ; dans une voiture qui roule à 130 à l'heure, cette liberté n'existe plus. Un fourmillement froid a commencé à descendre dans la fesse droite, un signal que je connais maintenant par cœur et qui dit, sans détour, qu'il vaut mieux s'arrêter que « tenir bon » jusqu'à l'arrivée, au risque de payer ces douleurs chroniques pendant trois jours entiers.
Cent dix degrés, la norme d'ergonomie de conduite qui ne suffit pas
Le siège de voiture n'a rien à voir avec une chaise de bureau, même s'il y ressemble à première vue. Les jambes ne portent plus le poids du corps : elles sont occupées par les pédales, et tout le poids retombe sur le bassin, immobile, pendant des heures. Au bureau, je corrige ma posture toutes les vingt minutes sans même y penser ; en voiture, on m'a longtemps appris qu'il fallait trouver LA bonne position et n'en plus bouger, comme un point fixe réglé une fois pour toutes.
Cette idée de posture parfaite est justement ce qui m'a fait le plus de mal. Rester figé dans un angle irréprochable pendant trois heures fatigue autant qu'une mauvaise position tenue le même temps. Doser le mouvement plutôt que de foncer tête baissée a fini par payer, même si ça va à l'encontre de ce qu'on nous répète sur la posture idéale. Alors j'ai changé de méthode : je bouge le dossier d'un cran toutes les heures, j'avance, je recule, je retire le petit coussin lombaire puis je le remets, juste pour que l'appui ne soit jamais deux fois pareil.
Franck, un collègue de la mairie qui n'a jamais eu beaucoup de patience pour les discours bien-être, m'a simplement fait remarquer un jour que changer de position ne coûte rien et vaut mieux qu'attendre que la douleur passe toute seule. Il n'a pas tort : ce petit geste, répété toutes les heures, a fait plus pour mon dos que n'importe quel réglage figé. Ce principe, je l'avais déjà creusé dans ma réflexion pour soulager les douleurs chroniques après des années : le corps déteste la stagnation, en voiture comme ailleurs, et ce baromètre intérieur qui me dit quand ça suffit fonctionne exactement pareil sur l'autoroute qu'au bureau.
Ce que des abdominaux classiques n'ont jamais réglé
Il y a quelque temps, j'ai essayé de régler le problème autrement : des abdominaux classiques, presque tous les soirs, en pensant qu'un ventre plus fort me permettrait de tenir plus longtemps assis sans broncher. Ça n'a rien changé sur l'A10. Le renforcement pur, sans mouvement pendant le trajet lui-même, ne remplace pas le fait de bouger régulièrement en chemin ; le problème n'était pas la force, c'était la stagnation.
Depuis, j'ai fini par accepter que la douleur et le repos fonctionnent par cycles, et qu'aucun trajet, aussi bien préparé soit-il, ne casse ce cycle par la seule force de volonté. Certains jours le dos tient bien au-delà de ce que j'espérais ; d'autres fois, la même route me plie en deux dès la sortie de Tours, sans raison évidente.
Il ne faut pas rester immobile derrière le volant
Pendant les ponts de mai, nous sommes descendus vers le sud, et j'ai décidé de troquer la vitesse contre le confort. La Sécurité Routière recommande une pause toutes les deux heures au minimum ; je m'y suis tenu, mais pas comme une pause café. Pour moi, c'était une remise en route : sur l'aire d'autoroute, les hanches comme verrouillées, il ne fallait surtout pas se rasseoir tout de suite sur un banc.
Marcher, faire le tour du parking, mobiliser les hanches, respirer : je n'ai aucune formation médicale, je ne suis ni kiné ni médecin, mais je sens physiquement la différence entre une articulation qu'on vient de réveiller et une articulation qu'on vient d'enfermer trois heures de plus. La marche reste, pour moi, la mobilité de base à laquelle je reviens chaque fois que le dos réclame quelque chose de simple. Pendant ces pauses, je refais souvent les mêmes gestes que dans mes petits étirements de dos au bureau pour rester mobile en journée : basculer le bassin, s'étirer vers le ciel, rien de plus, mais assez pour changer l'état dans lequel je remonte en voiture.
Un trajet où je n'étais pas au volant, pour une fois assis à l'arrière, m'a appris quelque chose que je n'avais pas vu venir : libre de changer d'appui sans surveiller la route, j'ai pu ramener un genou contre moi et tourner le bassin sans que rien ne bloque. Ce jour-là, j'ai compris que ce n'était pas le siège lui-même qui m'abîmait le dos, mais le fait de ne jamais pouvoir bouger comme je le voulais pendant des heures.
Ce trajet vers le sud, qui me prenait d'habitude six heures dans la douleur, m'en a pris sept cette fois-là, mais je suis arrivé capable de profiter de la soirée au lieu de m'écrouler sur le premier canapé venu. Foncer peut se défendre pour un trajet court, quand le dos tient sans broncher ; mais dès que ça dépasse trois heures de route, s'arrêter vraiment devient le seul calcul qui tienne, même si l'horaire en prend un coup. Le calcul penche toujours du même côté quand le dos est de la partie.
Les réglages qu'on oublie avant de démarrer
Il y a aussi des détails auxquels on ne pense pas. Vider ses poches arrière, par exemple : conduire avec un portefeuille ou un téléphone dans la poche crée un déséquilibre immédiat du bassin, comme si on passait deux heures avec une cale sous une seule fesse. À 130 à l'heure, chaque petit déséquilibre est amplifié par la durée du trajet.
Le réglage du volant compte tout autant. Si le volant est trop haut ou trop loin, on finit par arrondir le haut du dos et projeter la tête en avant. Je garde les bras détendus et les coudes pliés pour que les épaules restent basses ; c'est un équilibre fragile, mais quand on le trouve, la tension ne remonte pas jusqu'aux cervicales.
Certains matins, avant même de prendre le volant, la raideur est déjà là, et ces réglages ne suffisent pas à l'effacer, seulement à ne pas l'aggraver davantage. Ce n'est pas un échec : c'est juste le rappel que le trajet commence avant le trajet, dès le levé.
Faire de la route un soin, plutôt qu'une corvée
Corinne, qui m'écrit régulièrement depuis Blois, m'a demandé récemment comment tenir un trajet de plusieurs heures sans finir cassée. Elle n'en dit jamais beaucoup plus que ça, avec cette réserve qui la caractérise, mais cette note est autant pour elle que pour moi.
En rentrant d'un long trajet, avant même de défaire les sacs, je fais un tour par la rue du Commerce, dans le Vieux-Tours : dix minutes à pied, pas plus, mais assez pour que les hanches retrouvent leur jeu normal après des heures immobiles. Une fois posé à mon bureau d'angle, je pose la bouillotte en laine sur les lombaires, et cette chaleur qui traverse le tissu détend plus que n'importe quel réglage de siège.
Je ne vois plus la route comme une corvée à expédier le plus vite possible. Si je sens que ça tire, je m'arrête, même si la prochaine aire est à vingt kilomètres, et je n'ignore plus le signal d'alarme, parce que je sais que je le paierai pendant des jours. La nuit qui suit un long trajet compte d'ailleurs tout autant que le trajet lui-même pour que le dos récupère vraiment. C'est une approche que j'applique désormais à tout, comme quand je jardine le week-end, en suivant mes propres conseils de terrain pour jardiner sans douleur, et qui rejoint plus largement ce que je note ailleurs pour améliorer ma santé globale pour soutenir mon dos.
Bien sûr, si les douleurs deviennent insupportables ou si des pertes de force apparaissent, il faut consulter un professionnel de santé sans attendre. Mes petites notes de logbook ne remplacent jamais un avis médical, mais pour la gestion quotidienne de cette gronderie dorsale, ces ajustements font une vraie différence : ne jamais laisser la voiture gagner le combat contre le mouvement.